Les grues volent vers le Sud de Lisa Ridzen
Depuis le départ de sa femme malade d'Alzheimer en établissement adapté, Bo n'a jamais cessé de se confier à elle et de lui parler en son fort intérieur. Ce sont ses réflexions qui nourrissent ce roman, ouvrant une brèche dans l'intimité de leur vie commune, de son passé, et de la folle avancée du monde. Bo a des choses à raconter : beaucoup de souvenirs à raviver, une fatigue et un corps vieillissant à oublier, et une solitude à combler.
Entre deux siestes nébuleuses dont il émerge péniblement, Bo se raccroche à des conversations, à son passé, et surtout à ce qui le maintient en vie et lui tient le plus à cœur : Sixten, son chien qu'il aime, fidèle et vaillant.
Alors, reléguant au loin le risque de chute, la fatigue, sa faible endurance, il sort le promener, envers et contre tous. Car les réfractaires à la présence de ce chien sont nombreux, à commencer par son fils, inquiet de constater la déchéance physique de son père, ses oublis, sa fragilité. Il redoute le jour où son père tombera une fois de plus en promenade, redoute que le chien , débordant de vitalité, n'épuise son maitre et ait raison de lui.
A défaut de réussir à faire entendre sa voix, il règne en mettre sur ses pensées et nous offre ce long monologue, piqueté de souvenirs de jeunesse, jalonné d'évocations de sa vie maritale, familiale, et sociale, émaillé de dialogues éclairants le moment présent. On se niche dans cette vie simple et discrète, où les silences emprunts de non-dits, sont nourris d'espoir d'être compris et de reconnaissance. Et nous apparait la force d'un esprit qui n'a pas renoncé, et la lumière de l'amour pudique l'unissant à ses proches.
C'est un roman sur le difficile équilibre dans l'amour filial : faire ce qui est juste, sans trahir l'autre ; être respectueux de là où on vient, mais oser s'affirmer. Quand les rapports s'inversent, et que l'enfant doit prendre soin de son parent, alors au-delà de l'amour, il faut agir en adulte responsable, et trancher quand des questions de sécurité entrent en ligne de compte. Épineuse équation des besoins des personnes en fin de vie. Qui a l'audace de savoir ce qui est bon pour nous, quand le temps nous est compté ? Qui a le courage d'offrir à son parent diminué une liberté d'être, quand la mort rôde au moindre faux pas ?
Avec tact, l'auteur dresse un portrait tout à fait juste et émouvant des rapports humains. Comment trouver le chemin de la communication quand des années de silences et d'incompréhensions ont instauré une distance regrettée et regrettable ? Les hommes ont souvent plus de mal à parler de leur sentiments . Ici , cette pudeur dans les relations est magnifiquement orchestrée par l'auteur, qui sait faire parler les élans du cœur silencieux. Il met en lumière l'amour qui se cache dans des courses faites, dans la présence régulière, dans le soin ou le confort apporté chaque jour, et , derrière les difficultés à s'entendre, la force du lien.
Un roman absolument magnifique, qui sait faire parler les cœurs comme personne. Bonne lecture !
Les références du livre :
Lisa RIDZEN, traduit du suédois par Catherine RENAUD, Les grues volent vers le sud, La Peuplade, mars 2026, 422p.
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